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L’action sociopolitique des christianismes africains

Dans cet article, le Professeur Félix Mutombo-Mukendi revient sur l’influence multiforme de la vision ancestrale africaine du monde dans les relations entre les chefs politico-militaires, cadres politico-administratifs et opérateurs économiques d’un côté, et les leaders religieux (chrétiens) de l’autre. Il s’intéresse à l’action sociopolitique des christianismes en Afrique comme conséquence d’influences souterraines des hommes et femmes d’Églises en leur qualité « d’intermédiaires » incontournables selon la cosmogonie traditionnelle.

L’importance de « l’intermédiaire »

La position d’intermédiaire du religieux s’entend dans le rapport de l’individu avec une puissance spirituelle supérieure à l’homme. Cette puissance supérieure peut être soit diffuse, multiple, ou encore « unique ». Dans le cadre des leaders chrétiens, il s’agit de Dieu, dont les « attributs » sont intégrés dans la structure organisatrice fournie par la cosmogonie ancestrale. Le rôle que joue « l’intermédiaire » dans la vision traditionnelle africaine du monde couvre toutes les sphères de la vie : individuelle, familiale, professionnelle, sociopolitique, etc. La raison essentielle en est que la cosmogonie traditionnelle africaine repose sur une interprétation dynamique réelle où le visible, l’invisible, les notions de participation et de communication de force interagissent.

Dans la vision traditionnelle, l’équilibre dans la vie et dans la nature dépend du maintien du réseau des relations entre le visible et de l’invisible. Il est donc impératif et urgent de restaurer toute rupture occasionnée dans ce réseau. Pour exemple, chaque fois que survient une maladie, voire un accident, la stérilité, le célibat anormalement prolongé, la famine, la sècheresse…, l’individu et la communauté se voient obligés d’en établir les causes et de procéder à la réparation de la rupture d’équilibre relationnel entre les vivants, entre les vivants et les ancêtres…, entre les vivants et le monde invisible, comprenant naturellement la divinité. Cette rupture est forcément causée par les vivants dans leur manquement aux principes éthico-religieux établis dans la Communauté par les ancêtres. En effet, l’éthique, au sens de la pratique, la morale et conduite dans la société, découle de l’ontologie, qui est l’étude de l’Etre; et dans ce cas-ci, être c’est « être avec ». Ayant approfondi la problématique du rapport entre les religions africaines et la philosophie, Elungu Pene Elungu a formulé l’hypothèse que le « sacré de nos sagesses traditionnelles, leur certitude n’est ni l’homme ni la nature, ni même Dieu, mais tout cela appréhendé du point de vue de la vie concrète individuelle qui est aussi essentiellement la vie du clan, en liaison immédiate avec le visible et l’invisible »

Certes, les Constitutions des pays africains prônent la laïcité de l’Etat, comme pour répondre aux attentes des « donneurs de leçons » de démocratie. Certes le principe de séparation entre l’Eglise et l’Etat est affirmé. Cependant, la pratique suit le modèle ancestral: il n’y a pas de séparation entre le politique et le religieux ! Politique et religieux, soit comme individu, soit comme institution ! Qu’il traverse une crise ou qu’il recherche tout simplement un état meilleur, le leader sociopolitique est obligé de rechercher et maintenir le meilleur équilibre dans ses relations avec l’intermédiaire dominant qu’est le religieux au prix d’un syncrétisme consciemment accepté. C’est ainsi qu’il n’est pas rare de retrouver dans les salles d’attente des cabinets présidentiels et ministériels, dans les salons des Généraux et Présidents directeurs généraux des entreprises assis côte à côte et attendant le tour de leurs séances avec un évangéliste (réputé comme « chasseur » de tous les démons), un féticheur et un marabout. Le politique maintient de bonnes relations avec ces personnages en qualité d’intermédiaires par excellence entre le visible et l’invisible.

Les leaders sociopolitiques convertis au christianisme ou sociologiquement christianisés privilégient souvent leurs relations avec les leaders chrétiens, patriarches, prophètes, apôtres, évêques, pasteurs, prêtres… Certains chefs politiques et militaires, ainsi que les grands opérateurs économiques aménagent dans leurs résidences des pièces spéciales dites « chambres hautes » à l’intention des serviteurs de Dieu. Ceux-ci s’y rendent et y séjournent pour jeûner, prier, exorciser dans l’intérêt de leurs hôtes, ainsi que leurs familles, leurs affaires, leurs carrières politico-militaires, politico-administratives, etc. L’écoute de « l’intermédiaire » religieux est quasi religieuse : l’observation de ses avertissement, avis, conseils voire injonctions ne doit souffrir d’aucun manquement. Tout succès en dépend ! Il en est également ainsi du traitement réservé à « l’intermédiaire » traditionnel (le devin, le sorcier, le guérisseur, etc.) et à « l’intermédiaire » musulman (le célèbre marabout) pour ceux qui ont installé la pratique islamique sur le fondement cosmogonique traditionnel.

Ils agissent spontanément sous l’influence combinée de la cosmogonie traditionnelle et de l’apparence d’acceptabilité et de modernité attribuée au christianisme socioculturel. Convaincus de l’interférence constructive ou nuisible de l’invisible dans le réel des vivants, et reconnaissants les pouvoirs les plus étendus aux « intermédiaires », ils recourent aux religieux comme on se rendrait chez l’assureur le plus crédible de la société occidentale. En fin de compte, il s’établit un processus relationnel du type clientéliste entre décideurs africains et « l’intermédiaire ». Ils sont des pourvoyeurs de possibilités matérielles et financières à « l’intermédiaire ». Ils lui facilitent l’obtention de documents juridiques utiles, des exonérations douanières, des garanties bancaires, des terrains, etc. Mais agissant souvent en véritable gourou mystificateur, « l’intermédiaire » influence les décisions politiques, les enquêtes judiciaires et les verdicts juridiques, les actes administratifs, les contrats, les contrats commerciaux, les engagements sociaux …des décideurs.

Les affinités ainsi tissées procurent un soutien politique aux généreux pourvoyeurs dans les milieux ecclésiastiques (de l’intermédiaire ). Il arrive que, pour atteindre le même objectif et tenter de se faire pardonner par le monde invisible, les plus cruels chefs de la police politique, des généraux et autres politiciens véreux financent les activités d’Eglises, équipent et habillent les chorales, facilitent l’obtention des visas, couvrent les frais de voyages en provinces ou en Occident des leaders ecclésiastiques. Ce clientélisme a de graves conséquences et fait taire la voix prophétique de l’Eglise. Il rend complaisant le pasteur et le prêtre. Il fait accomplir à l’Eglise le rôle le plus destructeur, en la faisant actrice de la paupérisation du peuple, de la corruption et de la misère.

Clientélisme et manque de développement

L’indéracinable cosmogonie traditionnelle exerce une influence multiforme au sein des christianismes africains. Cette influence est plus remarquable dans les mouvements messianiques et les Eglises fondées par les prophètes des années 1930 à 1950 et par leurs disciples. D’une façon générale, ces communautés opèrent une subtile symbiose entre cultures africaines et notions bibliques. De ce syncrétisme, le religieux, à travers les voies obliques tracées par la sagesse ancestrale, accomplit son office d’intermédiaire en faveur de tous, du politique compris.

L’effort de doter chaque pays d’un Etat de droit est miné par le favoritisme et le tribalisme qu’entretient le clientélisme entre le religieux et le politique. L’échec de la mission de réconciliation des Eglises pendant et après les conflits armés est dû à ces relations clientélistes entre leaders religieux et les ex-chefs des factions ou seigneurs de guerre. Etant donné que l’injustice et la corruption règnent dans toutes les sphères du pouvoir à cause de la complicité et de la complaisance de « l’intermédiaire », ni le développement social, ni l’instauration d’un Etat de droit ne peuvent dépasser l’étape actuelle de rêve dans la plupart des pays africains.

Cet article constitue une synthèse tirée de l’article “ Le nouveau culte de la prospérité en Afrique, ses fondements, et ses implications sociopolitiques ” écrit par le Dr. Félix Mutombo-Mukendi et publié dans la revue Analecta Bruxellensia, 8 (2003), Seite 78-132

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