Black Theology et Résistance : l’Impact de James H. Cone

James H. Cone (1938-2018) est largement considéré comme l’un des plus grands théologiens afro-américains du XXe siècle. Pionnier de la théologie de la libération noire ou Black Theology, il a transformé la compréhension de la foi chrétienne en la liant à la lutte pour la justice sociale et raciale. Voici un regard sur sa vie, ses contributions intellectuelles et l’impact durable de sa théologie.

Jeunesse et formation

James Hal Cone naît le 5 août 1938 à Fordyce, dans l’Arkansas, une petite ville marquée par la ségrégation raciale. Il grandit dans une famille méthodiste dévouée, où la foi chrétienne et l’expérience de la discrimination raciale façonnent ses convictions dès son plus jeune âge. Cone obtient un baccalauréat en théologie au Philander Smith College à Little Rock avant de poursuivre ses études supérieures à l’école de théologie Garrett Theological Seminary, rattachée à la Northwestern University de Chicago, où il défend sa thèse sur l’anthropologie de Karl Barth et obtient son doctorat en 1965.

Il retourne au Philander Smith College pour y enseigner la théologie et les sciences des religions. C’est durant cette période que Cone prend conscience que les théologies européennes ne répondaient pas à la réalité des luttes afro-américaines. Il dira plus tard : « C’était l’une des choses qui m’ont mis tellement en colère. J’ai été vraiment mal formé en théologie. Limitée à la seule perspective européenne, largement reprise par les théologiens blancs américains, cette formation s’est avérée profondément biaisée. » Cone réalise aussi son ignorance de sa propre histoire et de sa propre culture. Ce tournant est devenu le nœud constitutif de son œuvre personnelle.

Naissance de la théologie de la libération noire

En 1968, suite à l’assassinat du Dr. Martin Luther King et aux émeutes qui en ont découlé, il écrit comme un cri de colère Black Theology and Black Power (La théologie noire et le pouvoir noir), qui sera publié l’année suivante. Il y affirme que Dieu est du côté des opprimés et que la théologie chrétienne doit être enracinée dans la lutte pour la liberté des Afro-Américains. Pour Cone, le message de l’Évangile est indissociable de l’appel à la justice sociale : « Il y a donc un besoin urgent d’une théologie noire, une théologie dont le seul but est d’appliquer la puissance libératrice de l’Évangile au peuple noir sous l’oppression blanche. »

Le terme Black Theology suscite l’indignation de nombreux théologiens blancs, qui se voient contraints de considérer la réalité contextuelle de la théologie occidentale, européenne qui jusque-là était présentée comme universelle. Cone analyse aussi le Black Power dans une perspective théologique, affirmant qu’il ne s’agit ni d’une antithèse du christianisme ni d’une idée hérétique à tolérer, mais bien du message central du Christ à l’Amérique du XXe siècle. Il l’interprète davantage comme une attitude, une exigence de reconnaissance plutôt que comme un combat seulement politique.

Son ouvrage est également marqué par une compréhension politique de l’œuvre de Karl Barth évoquant son opposition au nazisme. Quant à la question de la violence et de la réconciliation, il y répond en se basant sur l’œuvre l’Éthique de Dietrich Bonhoeffer et argumente de la manière suivante : « a) on ne peut pas juger l’action des autres (un jugement basé d’ailleurs sur une prétendue connaissance du bien et du mal); b) chaque situation concrète doit être examinée pour elle-même (et non selon des catégories abstraites); c) les préalables d’un accord éventuel doivent être réglés d’abord; d) l’action est libre, sans garantie ». Il cite aussi le théologien latino-américain José Bonino : « La violence a un prix qui doit être estimé et pondéré en relation à une situation révolutionnaire particulière. Elle est « relative », parce que dans la plupart des situations révolutionnaires, la violence est déjà un fait constitutif de la situation : injustice, esclavage, faim, exploitation sont toutes des formes de violence qui doivent être mesurées par rapport au prix d’une violence révolutionnaire ».

Dans A Black Theology of Liberation paru en 1970, Cone développe une théologie centrée sur la libération des Noirs opprimés, affirmant que Dieu prend parti pour les marginalisés. Il insiste sur l’idée que Jésus-Christ est un libérateur dont le message est indissociable de la lutte contre l’injustice raciale. Cone critique vivement les Églises blanches pour leur complicité historique avec le racisme et appelle les Églises noires à devenir des forces actives de changement. Selon lui, la véritable foi chrétienne est révolutionnaire et ne peut être neutre face aux injustices.

Influencé à la fois par Martin Luther King Jr. et Malcolm X, Cone propose une vision radicale du christianisme comme moteur de justice et d’émancipation pour les opprimés. Il tentera dans son ouvrage Martin and Malcolm and America: A Dream or a Nightmare (1991) de concilier leurs visions et de démontrer leur complémentarité. Il écrit : « King et Malcom X représentent deux faces, américaine et africaine, du concept d’identité développé par William E.B. Du Bois, ces deux faces contradictoires luttant pour donner sens à l’involontaire présence en Amérique du Nord. Dans la première phase de leur participation au mouvement de libération noir, les réponses de King et de Malcolm X à la question de Du Bois : « Qui suis-je? » sont sans équivoque. Le premier répond « Américain » et le second « Africain ». Leur combat, pour une bonne part, est celui des médias blancs qui les décrivent comme adversaires. Ils sont au contraire comme deux soldats luttant contre l’ennemi sous deux angles de vision différentes… »

En 2011, dans The Cross and the Lynching Tree, Cone relie la crucifixion de Jésus au lynchage des Afro-Américains, soulignant que la croix est un symbole de souffrance, mais aussi d’espoir et de rédemption pour les opprimés.

James H. Cone décède le 28 avril 2018, mais son héritage perdure. Sa théologie de la libération noire continue d’inspirer des générations de croyants et de militants, rappelant que la foi chrétienne appelle à la solidarité avec les opprimés et à la lutte contre les injustices. En confrontant l’oppression avec un message radical d’espérance et de libération, Cone a réaffirmé le pouvoir transformateur de la théologie dans le monde contemporain.

Réception et critiques

La théologie de James Cone a été accueillie avec enthousiasme par de nombreux théologiens et militants engagés dans la lutte pour l’égalité raciale. Cependant, elle a également suscité des critiques, notamment de la part de ses pairs afro-américains. Par exemple, Anthony B. Bradley, dans son livre « Liberating Black Theology, » critique Cone pour son approche centrée sur la race, affirmant qu’elle limite la portée universelle de la théologie chrétienne. De même, Dwight Hopkins et Edward Antonio discutent dans « Black Theology USA and South Africa » des tensions entre la théologie et la politique dans l’œuvre de Cone, soulignant comment sa théologie de la libération noire mélange étroitement la foi chrétienne avec des idéologies politiques.

Culture, Foi et Identité : Les Multiples Voix de la Théologie Noire

D’autres théologiens ont poursuivi le travail de James Cone en mettant l’accent sur divers aspects de la théologie noire. J. Deotis Roberts, dans Black Theology of Balance, cherche à concilier libération et réconciliation. Il critique Cone pour avoir trop insisté sur la libération au détriment de la réconciliation, affirmant que cette dernière est essentielle dans l’enseignement du Christ. Dans Liberation and Reconciliation, il développe l’idée du « Messie noir », non comme une figure historique, mais comme une réponse à une crise psychoculturelle. Selon lui, les Afro-Américains souffrent d’une dévalorisation identitaire face à l’image d’un Christ blanc, perçu comme un symbole exclusif de divinité. Il affirme que la christologie contemporaine doit intégrer pleinement l’expérience noire.

Un autre courant de pensée émerge avec des figures comme Gayraud Wilmore et Charles H. Long, qui insistent sur l’importance de la culture noire dans l’expérience religieuse. Ils remettent en question l’utilisation des catégories théologiques occidentales pour lutter contre le racisme, appelant à une refonte fondamentale du développement religieux. Wilmore met en avant les traditions africaines et la culture noire américaine pour forger une identité spirituelle propre. Long, quant à lui, explore la religion noire comme une expression de la résistance et de la créativité face à l’oppression. Ces penseurs s’accordent sur le rôle central des africanismes – les mémoires conscientes et inconscientes de l’Afrique – dans la formation d’une authentique théologie noire de la libération.
Enfin, la théologie noire a inspiré des courants tels que la théologie womaniste, qui met en lumière l’expérience des femmes noires et dénonce la double oppression du racisme et du sexisme. Des figures comme Delores Williams et Emilie Townes appellent à une remise en question du patriarcat tout en maintenant un ancrage spirituel profond.

Héritage et Enjeux

James H. Cone a profondément marqué la théologie du XXe siècle en développant une réflexion ancrée dans l’expérience des Noirs américains. Sa théologie de la libération noire a transformé la compréhension de la foi chrétienne en l’inscrivant dans la lutte pour la justice sociale et raciale. Toutefois, au-delà de cette spécificité, sa pensée ouvre une réflexion plus large sur le message libérateur de l’Évangile.

En affirmant que Dieu est aux côtés des opprimés et que la foi chrétienne doit s’incarner dans la quête de liberté, Cone rappelle que l’Évangile est un appel universel à la justice et à la solidarité. Ce particularisme théologique, centré sur l’expérience des Noirs, ne fait que renforcer l’essence universelle du message biblique. Les chrétiens sont ainsi appelés à être des témoins vivants de l’amour et de la grâce de Dieu à travers leurs actions et leur engagement quotidien.

La foi en Jésus-Christ ne se limite pas à une dimension spirituelle, mais motive et soutient les croyants dans leur engagement en faveur de la justice et de l’équité. Un christianisme véritable se traduit par des actes concrets, car, comme le souligne l’Écriture, « la foi sans les œuvres est morte ». Ainsi, l’action sociale devient une expression tangible de l’espérance et de l’amour portés par les disciples du Christ.

En définitive, l’héritage de James H. Cone nous rappelle que la foi chrétienne ne saurait être neutre face aux injustices. Elle est une force dynamique de transformation, appelant chaque croyant à être le sel de la terre et à œuvrer pour un monde plus juste, en puisant son espérance en Jésus, quelles que soient les circonstances.

Mottu, Henry. James H. Cone, La théologie noire américaine de la libération : De Martin Luther King au mouvement Black Lives Matter. Lyon : Éditions Olivétan, 2020.

Hopkins, Dwight N. Introducing Black Theology of Liberation. Maryknoll, NY : Orbis Books, 1999.

Cone, James H. Black Theology and Black Power. New York : Orbis Books, 1969.

Cone, James H. A Black Theology of Liberation. New York : Orbis Books, 1970.

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